Cultivatrice au Sri Lanka - enjeux
Passé la trentaine, Madhu s’est mise à rêver de grands espaces. Avec en poche un diplôme universitaire en agriculture, de fil en aiguille, elle était arrivée à un poste au sein d’une grande association pour le développement de l’agriculture biologique et basé à Colombo. Elle a réalisé, en dépit des nombreux voyages dans les fermes du pays que l’air de ses montagnes natales, près de Bandarawela, lui était vital au quotidien et c’est ce qui l’a progressivement menée à envisager un changement de carrière. Elle est aujourd’hui cultivatrice dans sa région d’origine et s’est spécialisée dans la production et le conditionnement des épices. Arrivée à l’agriculture un peu par hasard au départ, elle nous fait part des batailles auxquelles elle doit faire face au quotidien.
Le principal enjeu agricole est sans doute, selon elle, lié aux changements climatiques. Les villageois font part des baisses des récoltes, chroniques, depuis plusieurs années avec les saisons qui varient. Ils citent le poivre ou la cannelle parmi les plantes dont les rendements diminuent drastiquement. En tant que cultivatrice, Madhu est continuellement en recherche pour tenter de trouver des solutions naturelles et déterminer quelles plantes résistent le mieux à ces changements et comment.
Les liens créés durant ses expériences professionnelles dans le tissu associatif spécialisé dans ce domaine sont essentiels. En tant que consultante et technicienne, rôle qu’elle a gardé, elle est au fait des savoirs millénaires aussi bien que des trouvailles innovantes de ses collègues pour renforcer la fertilité des sols et protéger les récoltes des nuisibles de façons naturelles.
Elle sourie à l’évocation des pesticides chimiques.
On lui avait enseigné, sur les bancs universitaires, les méthodes pour éliminer animaux et insectes parasites et notamment comment détruire les nuisibles avec les traitements chimiques. Mais ses expériences professionnelles, dans des entreprises engagées pour la protection de l’environnement, l’ont détournée de ces pratiques. Elle y a suivi des formations sur la foresterie analogue, la permaculture, la protection de la biodiversité, et naturellement, c’est parmi ces méthodes naturelles qu’elle cherche des solutions.
C’est ainsi qu’elle a fait le choix des épices. Dans sa région montagneuse, les principaux mangeurs des récoltes sont les singes. Les récoltes d’avocats, “ambarella” (pommes cythère) et “mangosteen” (fruits du mangoustan) sont dévorées et rien de peut protéger ces fruits dans les hauteurs des branches. On voit des hordes de singes voler de branches en branches et se servir de ces fruits délicieux. Parfois les paysans protègent les arbres de filets.
Madhu a choisi de délaisser les arbres fruitiers et a opté pour les épices, plantes de plus petites tailles qui ne sont pas attaquées et ont même un rôle répulsif.
Elle est fière de nous présenter ses premières plantes et les récoltes. Dans le jardin, se mêlent les girofliers, pieds de piments de différentes espèces, poivriers, plants de curcuma, canneliers… Apprendre la patience est une leçon au quotidien : les récoltes viendront dans plusieurs mois pour les petits plants (piments et racines) voire plusieurs années quand il s’agit d’arbres comme pour la cannelle et la cardamome. Elle nous parle de l’incompréhension de ses proches qui voudraient un retour sur investissement plus rapide.
Enfin, elle doit faire face aux fluctuations des cours, complètement hors contrôle, se révolte contre cet aspect du système contre lequel elle mesure son impuissance. Le marché du bio, bien que mieux protégé pour la sécurité des prix, est tout petit au Sri Lanka. Un des enjeux majeurs est de trouver des marchés qui soient fiables et durables.
Dans le contexte de la grave crise agricole que subit l’île depuis 2022, la décision de devenir cultivatrice est déjà à contre courant. C’est un choix d’autant plus courageux et audacieux quand on met en lumière l’origine de cette crise, liée à la décision du gouvernement sri lankais de convertir le pays de façon soudaine et non préparée en “paradis écologique”. La communauté agricole a énormément souffert de pertes de récoltes entières après l’interdiction du jour au lendemain des engrais et autres intrants chimiques courant 2022. Aller à contre courant et garder le cap - encore un enjeu.